Shadow, droit et cloud computing : retour d’un juriste sur un service à la mode.

À l’heure du PC en cloud, du cloud computing envisagé comme une révolution profonde des modes de travail mais aussi de consommation du matériel informatique, il semble tout particulièrement intéressant de voir ce qui est disponible à l’usage du public, comme solution de ce genre.
Intrépide testeur et adepte de la débrouille que votre serviteur, qui suite à une panne informatique de l’ensemble de ses machines, a testé la solution la plus en vogue du moment pour les particuliers : le
cloud computing, qu’est le Shadow.

Qu’est-ce que le cloud computing ?

Le cloud computing, ou encore informatique en nuage, ou nuagique, consiste à exploiter la puissance de calcul ou de stockage de serveurs informatiques distants par l’intermédiaire d’un réseau, aujourd’hui de manière très majoritaire, Internet. Les serveurs sont loués à la demande, le plus souvent par tranche d’utilisation, selon des critères techniques, mais également au forfait. Le cloud computing se caractérise par sa grande souplesse, en proposant des services de différentes natures allant de l’utilisation d’applicatifs en mode distants, sous le format SaaS, Software as a Service, jusqu’à la gestion de son propre serveur.

Les caractéristiques essentielles d’un nuage ( cloud ) sont :

  • la disponibilité mondiale en libre-service
  • l’élasticité
  • l’ouverture
  • la mutualisation
  • le paiement à l’usage

C’est une pratique investie massivement par les entreprises, toutefois, dans le cas des particuliers, le marché est encore en train d’émerger, la société BLADE s’inscrit donc dans ce contexte, en proposant aux particuliers un service de cloud computing orienté sur les capacités des machines mises à disposition par l’intermédiaire du nuage.

D’un point de vue technique et consommation ?

Qu’est-ce que Shadow ? Sur le papier, c’est une offre alléchante, proposée par la société BLADE, une start-up française basée à Paris, d’un pc dématérialisé, aux dernières spécifications techniques, que ce soit pour le jeu, pour le graphisme, ou éventuellement pour la bureautique. Les caractéristiques de la machine sont en effet intéressantes : une carte Nvdia Quadro P4000, une carte graphique professionnelle équivalente à la Nvidia 1080GTX pour les particuliers, une processeur Xeon 8 cœur, 12 GB de DDR4 dédiée, 256 GB de disque dur, et câblé fibre. La société propose aussi un boîtier, soit en location, soit en achat, qui remplit la fonction de plateforme, qu’un PC peu puissant peut aussi tenir, disposant de deux ports DP pour des écrans et d’une série de ports USB 3.0 pour les divers périphériques.

Pour quel prix ? La société propose une série d’offres, s’échelonnant autour d’une trentaine d’euros jusqu’à un peu moins d’une cinquantaine en fonction des engagements pris. Le boîtier quand à lui, est en location pour moins d’une dizaine d’euros, par mois, ou une centaine d’euros à l’achat. La société compte donc sur un avantage compétitif vis-à-vis du prix des machines dédiées au jeu, ou au graphisme, dont le prix moyen tourne autour de 1500-1800€.

L’idée est donc de proposer un prix moins cher par des économies d’échelles. Notez qu’une connexion internet puissante et stable est indispensable pour utiliser correctement le service.

Pour quels avantages ?

Il faut admettre que la machine fonctionne relativement bien, affichant un framerate, la fréquence de rafraîchissement d’image par seconde, au dessus des 60 FPS de manière constante sur les jeux les plus récents, avec des qualités d’affichages élevées. Un point positif important, il n’y a peu ou pas de soucis de reconnaissance de périphériques, ou de soucis de connexion, de compatibilité, donnant l’impression d’un plug & play, chose assez rare pour être soulignée dans le cadre d’un ordinateur. Le service est – à de rares exceptions près – toujours disponible, peu importe l’heure, avec quasi pas ou peu d’interruption, la société BLADE tenant ses engagements sur ce point là. La communication se veut décalée, empreinte de pleins de messages relatifs à la culture internet, et est plutôt maîtrisée.

Pour quels inconvénients ?

Tout d’abord, le service, après avoir été payé, ne s’active pas immédiatement, alors que la date de débit mensuelle, elle, s’active immédiatement. Vous payez donc pour un service qui n’est pas disponible sous cinq à sept jours, ce qui fait que votre premier mois est largement amputé. On peut comprendre que ce sont des coûts que d’aménager une session pour un utilisateur, toutefois, la promesse d’un service disponible immédiatement n’est pas tenue. Par ailleurs, des difficultés se font rapidement sentir pour se désabonner du service, certains des utilisateurs ayant été obligé de faire opposition afin de faire cesser les prélèvements financiers intempestifs, malgré des appels et des courriers répétés. Encore une fois, le droit de la consommation en matière numérique semble  un peu à la traîne, malgré les multiples prix dont se pare la société Blade.

Par ailleurs, d’un point de vue purement technique, la technologie a encore certaines limites. Tout d’abord, peu importe votre connexion, même en fibre optique, vous n’aurez jamais le même ressenti sur les jeux les plus exigeants en terme de minutage, que sur votre propre machine, avec parfois des baisses inexpliquées de framerate. Oubliez d’utiliser ce service si vous n’avez pas une connexion particulièrement puissante, le tearing et les artefacts vidéos arrivant très rapidement, transformant votre écran en une bouillie de pixels. Par ailleurs, même sur une connexion en fibre optique, la qualité vidéo ne sera pas toujours au rendez vous, loin de là, avec du tearing, du buffering, qui apparaît rapidement – pour les néophytes, des stries découpant votre écran, et pixelisant l’image – malgré une connexion parfaitement opérationnelle.

Les défis sont donc encore nombreux, au niveau technique pour la start-up française, dont on peut regretter le manque de célérité à respecter les droits de ses utilisateurs.

Et d’un point de vue juridique ?

Difficile d’obtenir le moindre commentaire de la société Blade sur la question, toutefois, il faut rappeler que dans l’architecture même du service, l’ensemble des données est stocké chez Blade, qui se retrouve responsable de traitement des données stockées, notamment nécessaires à la facturation. La question du régime du sous-traitant appliquée au fournisseur de service de cloud computing reste toutefois en suspends et sera abordée dans un prochain article.

Sur la question du cloud  et des données stockées :

Dans le cadre du cloud, avec des données stockées, il faut veiller au respect du droit d’accès, de modification ou de retrait de la personne et de ses données. Les clouds ont tendance à dupliquer les stockages de données, sans compter que la société reste responsable dans la gestion des données personnelles. Notamment dans le cadre de BLADE, qui vient fournir un ensemble de prestations à travers Shadow, à des particuliers. Ce régime juridique de prestation de services à des particuliers en matière numérique, est en train d’évoluer sous l’influence de la Cour de Justice de l’Union Européenne, à travers l’arrêt dit « Schrems II » du 25 janvier 2018. La jurisprudence communautaire dans l’objectif de construction du marché unique numérique semble concerner directement la start-up Blade, qui est aux premiers rangs des sociétés concernées par cette nouvelle approche, au regard de la nature composite de ses prestations, à la fois SaaS – Software as a service – mais aussi IaaS – infrastructure as a service – ou PaaS – platform as a service – posant de fait la question du traitement de la donnée personnelle au sein du service de cloud computing proposé.

Sur la question du respect des droits des utilisateurs et les conditions générales de services :

Pour l’instant en tout cas, difficile de voir de quelle manière la société Blade propose de respecter le RGPD ou les droits de l’utilisateur du service, bien que les conditions générales y font directement référence, précisant que « droit d’accès, de rectification, de suppression et d’opposition sur les données le concernant via l’Espace Utilisateur. » Une fois dans l’espace utilisateur, à moins d’utiliser une fonctionnalité de ticket, sous la mention « autre » difficile de voir quel moyen a t-on pour contrôler l’utilisation des données personnelles enregistrées faites.

Plus étonnant encore, il est possible de relever dans les conditions générales d’utilisation que : « Les données personnelles que l’utilisateur transmet à son ordinateur Shadow le sont sous sa propre responsabilité […] En aucun cas BLADE ne pourra être tenu pour responsable, ni être considéré comme un responsable du traitement de telles données, ni être considéré comme ayant transmis ces données hors de l’Union Européenne.« 

Au delà de l’aspect du contrat d’adhésion des conditions d’utilisation de service, certes, traditionnel, mais dont on peut regretter la forme, et si, un acte d’un client engageant un traitement de données à travers la machine Shadow ne peut engager l’hébergeur et le fournisseur du service, ce n’est pas une exonération totale du régime du fournisseur de service. Par ailleurs force est de constater que dans les conditions générales d’utilisation de Shadow, on ne trouve absolument pas trace des préconisations de la CNIL en matière de contrat de cloud computing, comme l’existence d’une politique de sécurité et des mesures minimales de sécurité, les moyens de traitements, le détail des procédures permettant de respecter les droits des personnes concernées vis à vis des données, ainsi que les destinataires des données simplement dénommé sous le nom de « tiers« .

De fait, d’un point de vue juridique, Shadow, de par sa nature B2C – c’est à dire concernant un professionnel, la société BLADE, et des particuliers, considérés comme consommateurs – semble avoir abaissé le niveau d’exigence de son contrat, ce qui semble profondément débattable au regard des visées actuelles du droit de la consommation tel que pensé par les normes communautaires. Gageons que les précisions juridiques viendront avec la maturité du service proposé.

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